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HADOPI : « la consommation illicite nuit à la création « 

Dès le premier trimestre 2020, l’Hadopi (Haute autorité pour la protection des œuvres et des droits sur internet) proposera, dans toute la France, des sessions en lycées de sensibilisation au respect du droit d’auteur et aux risques auxquels s’exposent les personnes qui ont des pratiques culturelles illicites en ligne.

Ces ateliers, dont l’animation sera confiée à l’association « Génération numérique« , reposent sur des modules pédagogiques accessibles gratuitement en ligne depuis le site hadopi.fr, afin de permettre aux enseignants d’animer les séances en autonomie. Objectif : sensibiliser les élèves à des pratiques culturelles en ligne « responsables » et notamment leur apprendre à distinguer un site légal d’un site illicite, leur faire connaître les risques, les sensibiliser à l’importance de protéger ses données, puisqu’aller sur un site illicite expose entre autres au hackage de données, ou encore comprendre les impacts des usages illicites sur l’économie culturelle… Ces modules, portés par cette autorité publique indépendante qui compte parmi ses missions celle d’observer les pratiques culturelles en ligne mais aussi celle d’encourager au développement de l’offre légale, a été présenté au salon Éducatec-Éducatice qui s’ouvre à Paris ce 20 novembre 2019.


Cette action s’inscrit dans le prolongement d’une initiative menée depuis plusieurs années en direction du cycle 3 (CM1 – 6e) et du cycle 4 (5e – 3e). Au départ, des ateliers animés par deux personnes de l’Hadopi n’avaient permis de ne toucher que 5000 élèves en écoles et collèges en cinq ans sur tout le territoire. Face au « travail de fourmi » que nécessitait l’initiative portée par seulement deux personnes de la structure (car elle ne compte que 55 effectifs au total), l’Hadopi avait adopté une nouvelle approche à l’automne 2018 : elle déléguait, en la finançant, l’animation des ateliers en classe à l’association « Génération numérique » et élaborait avec la société Tralalère des modules pédagogiques dématérialisés accessibles aux enseignants. Résultat, elle a touché plus de jeunes en moins d’une année qu’en cinq ans, 9000 environ, au travers de 143 interventions réalisées en établissements scolaires depuis janvier 2019. Avec le lancement des sessions ouvertes aux lycées, l’Hadopi espère réaliser au moins une trentaine d’interventions d’ici la fin de l’année scolaire 2019-2020, selon le directeur de la direction des études et de l’offre légale en charge de cette mission au sein de l’Hadopi, sachant que le démarrage sera certainement un peu contraint du fait de la mise en œuvre de la réforme du lycée.

Montrer que la consommation illicite nuit à la création


Ces initiatives ont vocation à s’intégrer « dans un cadre plus général de l’éducation au numérique dans un contexte d’actualité où l’on parle beaucoup de fake news et où il s’agit d’apprendre à distinguer le vrai du faux », explique Raphaël Berger, le directeur des études et de l’offre légale au sein de l’Hadopi. Elles sont justifiées par plusieurs constats. Sa dernière enquête 2018 sur les pratiques culturelles en ligne des jeunes de 15-24 ans révèlait, non seulement qu’ils étaient plus de 70 % à déclarer avoir des usages illicites, alors qu’au collège ils sont moins d’un quart dans ce cas (20 % des 13-14 ans) et 10 % chez les enfants de 8-10 ans, mais également « une attitude décomplexée à l’égard des usages illicites ». Ainsi, 52 % des 15-24 ans « estiment ne voler personne en accédant à des biens de manière illégale », contre 44 % de leurs aînés. « Ils ne se sentent pas vraiment coupables, ils n’ont pas l’impression de faire vraiment tort à quelqu’un », commente d’ailleurs Raphaël Berger. « Le coupable, c’est celui qui a mis le bien sur le site ! »
Alors qu’ils sont davantage avantage axés sur la notion de risques, donc sur la sécurité et la protection de l’enfance pour les écoliers et collégiens, les modules proposés aux lycées privilégieront davantage la dimension économique. « Il s’agit d’aborder l’audiovisuel en ligne via l’angle de la chaîne de valeur de la création, avec un double objectif : montrer que consommer légalement permet de financer la création et comment la consommation illicite nuit à la création », explique Raphaël Berger. Car, comme les études le relèvent aussi, les jeunes « ne voient pas le circuit économique derrière », donc la redistribution de l’argent pour rémunérer les auteurs, les artistes, ainsi que les industries culturelles pour qu’elles puissent créer ou soutenir les premiers. « Les jeunes ont aussi une conception spécifique de l’industrie culturelle : ils sont davantage enclins à défendre un petit artiste ou un petit film, pour lesquels ils pourraient avoir envie de payer, que l’industrie culturelle, qu’ils jugent déjà riche », commente encore le directeur des études et de l’offre légale. « Parce qu’ils ont tendance, par exemple à associer l’industrie cinématographique à de grands succès comme Avengers ou Star Wars. » Même si à cette conception, s’ajoute aussi le frein financier, problématique pour lutter contre les pratiques illicites, surtout pour la consommation des biens audiovisuels pour lesquels « le choix est plus limité » en offres gratuites que pour la musique.

Création de BD en ligne à l’école et au collège, jeu de plateau au lycée

Comme pour les cycles 3 et 4, les modules pour les lycéens sont construits autour de deux séances, deux fois 45 minutes. Avec d’abord une première partie théorique, consacrée à leur expliquer notamment ce qu’est un auteur, « en partant de l’exemple du youtubeur, qui leur parle parce qu’ils consomment beaucoup de courtes vidéos », ou encore à leur apprendre à repérer les sites illicites. Puis une partie pratique. Dans ce cadre, les collégiens sont invités à concevoir par exemple des BD en ligne, démarche « utile » car « quand ils créent, ils se rendent compte qu’ils n’ont pas envie qu’on leur vole leur création ou qu’on en fasse n’importe quoi », observe Raphaël Berger. L’activité pratique des lycéens consistera de son côté en un jeu de rôles, autour d’un jeu de plateau conçu avec la société Tralalere, où ils seront amenés à participer en tant que réalisateur, producteur, etc., « toujours en situation d’auteur mais en mode ludique ». Jeu qui doit être testé prochainement dans quelques établissements.
D’autres observations tirées des enquêtes de l’Hadopi motivent ces actions de sensibilisation. Ainsi, même s’ils semblent avoir conscience de risques (déjà, dans la tranche des 8-14 ans, 82 % interrogés par Hadopi se déclarent sensibles à au moins l’un des risques identifiés, exposition à des sanctions pénales, mais aussi à des virus, à des escroqueries, à d’éventuels contenus inappropriés…), en revanche les notions de légalité et de droits d’auteur sont « floues », surtout avant 14 ans, alors qu’ils consomment de manière « très intense » des biens culturels dématérialisés (les écrans sont déjà au coeur de la vie de 13 % des 8-14 ans, phénomène qui s’accroit dès qu’ils possèdent un smartphone, en moyenne à l’âge de 12 ans). Ils se répartissent à ces âges dans trois gros « blocs » : un tiers n’a jamais entendu parler de sites licites ou illicites (et près de la moitié des enfants de 8 à 10 ans), un tiers en a entendu parler mais ne sait pas bien expliquer la différence entre ces sites, et seulement un autre tiers déclare savoir expliquer la différence. Le droit d’auteur est quant à lui « un concept lointain », si l’on s’en réfère à l’enquête 2016. Et quand ils perçoivent un « droit », c’est celui qui « ne délivre que la partie morale » et « non les droits patrimoniaux qui en découlent ».
77 % des 15-24 ans estiment « facile » l’accès à des musiques, films, séries de manière illicite
La sensibilisation a aussi de l’intérêt parce qu’au final « qu’il n’y a pas tant de freins que ça » aux pratiques illicites, poursuit le directeur des études. Ce que confirme aussi l’enquête 2018 dans laquelle 77 % des jeunes disent estimer « facile » l’accès à des musiques, films, séries de manière illicite.
Le directeur des études note que les jeunes sont « sensibles » à ces séances et observe des changements effectifs avec l’âge – ils acceptent de payer dès qu’ils en ont les moyens, à partir de 20-22 ans, pour accéder à des services par abonnement qu’ils estiment facilement accessibles et à forte valeur ajoutée, et le taux de « profils illicites » chute à 26 % à 25 ans -. « Au final, c’est un travail de longue haleine, qu’il fallait commencer et que l’on va le poursuivre », précise encore Raphaël Berger.